Les deux sources de la morale et de la
religion.
Henri
Bergson
L'obligation
morale
Le souvenir du fruit défendu est ce qu'il y a de plus
ancien dans la mémoire de chacun de nous, comme dans celle de l'humanité. Nous
nous en apercevrions si ce souvenir n'était recouvert par d'autres, auxquels
nous préférons nous reporter. Que n'eût pas été notre enfance si l'on nous
avait laissés faire ! Nous aurions volé de plaisirs en plaisirs. Mais voici
qu'un obstacle surgissait, ni visible ni tangible : une interdiction. Pourquoi
obéissions-nous ? La question ne se posait guère ; nous avions pris l'habitude
d'écouter nos parents et nos maîtres. Toutefois nous sentions bien que c'était
parce qu'ils étaient nos parents, parce qu'ils étaient nos maîtres. Donc, à nos
yeux, leur autorité leur venait moins d'eux-mêmes que de leur situation par
rapport à nous. Ils occupaient une certaine place : c'est de là que partait,
avec une force de pénétration qu'il n'aurait pas eue s'il avait été lancé d'ailleurs,
le commandement. En d'autres termes, parents et maîtres semblaient agir par
délégation. Nous ne nous en rendions pas nettement compte, mais derrière nos
parents et nos Maîtres nous devinions quelque chose d'énorme ou plutôt
d'indéfini, qui pesait sur nous de toute sa masse par leur intermédiaire. Nous
dirions plus tard que c'est la société. Philosophant alors sur elle, nous la
comparerions à un organisme dont les cellules, unies par d'invisibles liens, se
subordonnent les unes aux autres dans une hiérarchie savante et se plient
naturellement, pour le plus grand bien du tout, à une discipline qui pourra
exiger le sacrifice de la partie. Ce ne sera d'ailleurs là qu'une comparaison,
car autre chose est un organisme soumis à des lois nécessaires, autre chose une
société constituée par des volontés libres. Mais du moment que ces volontés
sont organisées, elles imitent un organisme ; et dans cet organisme plus ou
moins artificiel l'habitude joue le même rôle que la nécessité dans les œuvres
de la nature. De ce premier point de vue, la vie sociale nous apparaît comme un
système d'habitudes plus ou moins fortement enracinées qui répondent aux
besoins de la communauté. Certaines d'entre elles sont des habitudes de
commander, la plupart sont des habitudes d'obéir, soit que nous obéissions à
une personne qui commande en vertu d'une délégation sociale, soit que de la
société elle-même, confusément perçue ou sentie, émane un ordre impersonnel.
Chacune de ces habitudes d'obéir exerce une pression sur notre volonté. Nous
pouvons nous y soustraire, mais nous sommes alors tirés vers elle, ramenés à
elle, comme le pendule écarté de la verticale. Un certain ordre a été dérangé,
il devrait se rétablir. Bref, comme par toute habitude, nous nous sentons
obligés.
Mais c'est une obligation incomparablement plus forte.
Quand une grandeur est tellement supérieure à une autre que celle-ci est
négligeable par rapport à elle, les mathématiciens disent qu'elle est d'un
autre ordre. Ainsi pour l'obligation sociale. Sa pression, comparée à celle des
autres habitudes, est telle que la différence de degré équivaut à une
différence de nature.
Remarquons en effet que toutes les habitudes (le ce genre
se prêtent un mutuel appui. Nous avons beau ne pas spéculer sur leur essence et
leur origine, nous sentons qu'elles ont un rapport entre elles, étant réclamées
de nous par notre entourage immédiat, ou par l'entourage de cet entourage, et
ainsi de suite jusqu'à la limite extrême, qui serait la société. Chacune
répond, directement ou indirectement, à une exigence sociale ; et dès lors
toutes se tiennent, elles forment un bloc. Beaucoup seraient de petites
obligations si elles se présentaient isolément. Mais elles font partie
intégrante de l'obligation en général ; et ce tout, qui doit d'être ce qu'il
est à l'apport de ses parties, confère à chacune, en retour, l'autorité globale
de l'ensemble. Le collectif vient ainsi renforcer le singulier, et la formule
"c'est le devoir» triomphe des hésitations que nous pourrions avoir devant
un &voir isolé. A vrai dire, nous ne pensons pas explicitement à une masse
d'obligations partielles, additionnées, qui composeraient une obligation
totale. Peut-être même n'y a-t-il pas véritablement ici une composition de
parties. La force qu'une obligation tire de toutes les autres est plutôt
comparable au souffle de vie que chacune des cellules aspire, indivisible et
complet, du fond de l'organisme dont elle est un élément. La société, immanente
à chacun de ses membres, a des exigences qui, grandes ou petites, n'en expriment
pas moins chacune le tout de sa vitalité. Mais répétons que ce n'est là encore
qu'une comparaison. Une société humaine est un ensemble d'êtres libres. Les
obligations qu'elle impose, et qui lui permettent de subsister, introduisent en
elle une régularité qui a simplement de l'analogie avec l'ordre inflexible des
phénomènes de la vie.
Tout concourt cependant à nous faire croire que cette
régularité est assimilable à celle de la nature. Je ne parle pas seulement de
l'unanimité des hommes à louer certains actes et à en blâmer d'autres. Je veux
dire que là même où les préceptes moraux impliqués dans les jugements de valeur
ne sont pas observés, on s'arrange pour qu'ils paraissent l'être. Pas plus que
nous ne voyons la maladie quand nous nous promenons dans la rue, nous ne
mesurons ce qu'il peut y avoir d'immoralité derrière la façade que l'humanité
nous montre. On mettrait bien du temps à devenir misanthrope si l'on s'en
tenait à l'observation d'autrui. C'est en notant ses propres faiblesses qu'on arrive
à plaindre ou à mépriser l'homme. L'humanité dont on se détourne alors est
celle qu'on a découverte au fond de soi. Le mal se cache si bien, le secret est
si universellement gardé, que chacun est ici la dupe de tous : si sévèrement
que nous affections de juger les autres hommes, nous les croyons, au fond,
meilleurs que nous. Sur cette heureuse illusion repose une bonne partie de la
vie sociale.
Il est naturel que la société fasse tout pour
l'encourager. Les lois qu'elle édicte, et qui maintiennent l'ordre social,
ressemblent d'ailleurs par certains côtés aux lois de la nature. Je veux bien
que la différence soit radicale aux yeux du philosophe. Autre chose, dit-il,
est la loi qui constate, autre chose celle qui ordonne. A celle-ci l'on peut se
soustraire ; elle oblige, mais ne nécessite pas. Celle-là est au contraire
inéluctable, car si quelque fait s'écartait d'elle, c'est à tort qu'elle aurait
été prise pour une loi; il y en aurait une autre qui serait la vraie, qu'on
énoncerait de manière à exprimer tout ce qu'on observe, et à laquelle alors le
fait réfractaire se conformerait comme les autres. - Sans doute ; mais il s'en
faut que la distinction soit aussi nette pour la plupart des hommes. Loi
physique, loi sociale ou morale,
toute loi est à leurs yeux un commandement. Il y a un certain ordre de la
nature, lequel se traduit par des lois : les faits "obéiraient" à ces
lois pour se conformer à cet ordre. Le savant lui-même peut à peine s'empêcher
de croire que la loi "préside" aux faits et par conséquent les
précède, semblable à l'Idée platonicienne sur laquelle les choses avaient à se
régler. Plus il s'élève dans l'échelle des généralisations, plus il incline,
bon gré mal gré, à doter les lois de ce caractère impératif : il faut vraiment
lutter contre soi-même pour se représenter les principes de la mécanique
autrement qu'inscrits de toute éternité sur des tables transcendantes que la
science moderne serait allée chercher sur un autre Sinaï. Mais si la loi physique
tend à revêtir pour notre imagination la forme d'un commandement quand elle
atteint une certaine généralité, réciproquement un impératif qui s'adresse à
tout le monde se présente un peu à nous comme une loi de la nature. Les deux
idées, se rencontrant dans notre esprit, y font des échanges. La loi prend au
commandement ce qu'il a d'impérieux; le commandement reçoit de la loi ce
qu'elle d'inéluctable. Une infraction à l'ordre social revêt ainsi un caractère
antinaturel : même si elle est fréquemment répétée, elle nous fait l'effet
d'une exception qui serait à la société ce qu'un monstre est à la nature.
Que sera-ce, si nous apercevons derrière l'impératif
social un commandement religieux ! Peu importe la relation entre les deux
termes. Qu'on interprète la religion d'une manière ou d'une autre, qu'elle soit
sociale par essence ou par accident, un point est certain, c'est qu'elle a
toujours joué un rôle social. Ce rôle est d'ailleurs complexe ; il varie selon
les temps et selon les lieux ; mais, dans des sociétés telles que les nôtres,
la religion a pour premier effet de soutenir et de renforcer les exigences de
la société. Elle peut aller beaucoup plus loin, elle va tout au moins
jusque-là. La société institue des peines qui peuvent frapper des innocents,
épargner des coupables ; elle ne récompense guère ; elle voit gros et se
contente de peu : où est la balance humaine qui pèserait comme il le faut les
récompenses et les peines ? Mais, de même que les Idées platoniciennes nous
révèlent, parfaite et complète, la réalité dont nous ne percevons que des
imitations grossières, ainsi la religion nous introduit dans une cité dont nos
institutions, nos lois et nos coutumes marquent tout au plus, de loin en loin,
les points les plus saillants. Ici-bas, l'ordre est simplement approximatif et
plus ou moins artificiellement obtenu par les hommes ; là-haut il est parfait,
et se réalise de lui-même. La religion achève donc de combler à nos yeux
l'intervalle, déjà rétréci par les habitudes du sens commun, entre un commandement
de la société et une loi de la nature.
Ainsi nous sommes toujours ramenés à la même comparaison,
défectueuse par bien des côtés, acceptable pourtant sur le point qui nous
intéresse. Les membres de la cité se tiennent comme les cellules d'un organisme.
L'habitude, servie par l'intelligence et l'imagination, introduit parmi eux une
discipline qui imite de loin, par la solidarité qu'elle établit entre les
individualités distinctes, l'unité d'un organisme aux cellules anastomosées.
Tout concourt, encore une fois, à faire de l'ordre social
une imitation de l'ordre observé dans les choses. Chacun de nous, se tournant
vers lui-même, se sent évidemment libre de suivre son goût, son désir ou son
caprice, et de ne pas penser aux autres hommes. Mais la velléité ne s'en est
pas plutôt dessinée qu'une force antagoniste survient, faite de toutes les
forces sociales accumulées : à la différence des mobiles individuels, qui
tireraient chacun de son côté, cette force aboutirait à un ordre qui ne serait
pas sans analogie avec celui des phénomènes naturels. La cellule composante
d'un organisme, devenue consciente pour un instant, aurait à peine esquissé
l'intention de s'émanciper qu'elle serait ressaisie par la nécessité.
L'individu qui fait partie de la société peut infléchir et même briser une
nécessité qui imite celle-là, qu'il a quelque peu contribué à créer, mais que
surtout il subit : le sentiment de cette nécessité, accompagné de la
conscience de pouvoir s'y soustraire, n'en est pas moins ce qu'il appelle obligation.
Ainsi envisagée, et prise dans son acception la plus ordinaire, l'obligation
est à la nécessité ce que l'habitude est à la nature.
Elle ne vient donc pas précisément du dehors. Chacun de
nous appartient à la société autant qu'à lui-même. Si sa conscience,
travaillant en profondeur, lui révèle, à mesure qu'il descend davantage, une
personnalité de plus en plus originale, incommensurable avec les autres et
d'ailleurs inexprimable, par la surface de nous-mêmes nous sommes en continuité
avec les autres personnes, semblables à elles, unis à elles par une discipline
qui crée entre elles et nous une dépendance réciproque. S'installer dans cette
partie socialisée de lui-même, est-ce, pour notre moi, le seul moyen de
s'attacher à quelque chose de solide ? Ce le serait, si nous ne pouvions
autrement nous soustraire à une vie d'impulsion, de caprice et de regret. Mais
au plus profond de nous-mêmes, si nous savons le chercher, nous découvrirons
peut-être un équilibre d'un autre genre, plus désirable encore que l'équilibre
superficiel. Des plantes aquatiques, qui montent à la surface, sont ballottées
sans cesse par le courant ; leurs feuilles, se rejoignant au-dessus de l'eau,
leur donnent de la stabilité, en haut, par leur entrecroisement. Mais plus
stables encore sont les racines, solidement plantées dans la terre, qui les
soutiennent du bas. Toutefois, de l'effort par lequel on creuserait jusqu'au
fond de soi-même nous ne parlons pas pour le moment. S'il est possible, il est
exceptionnel ; et c'est à sa surface, à son point d'insertion dans le tissu
serré des autres personnalités extériorisées, que notre moi trouve d'ordinaire
où s'attacher : sa solidité est dans cette solidarité. Mais, au point où il
s'attache, il est lui-même socialisé. L'obligation, que nous nous représentons
comme un lien entre les hommes, lie d'abord chacun de nous à lui-même.
C'est donc à tort qu'on reprocherait à une morale
purement sociale de négliger les devoirs individuels. Même si nous n'étions
obligés, théoriquement, que vis-à-vis des autres hommes, nous le serions, en
fait, vis-à-vis de nous-mêmes, puisque la solidarité sociale n'existe que du
moment où un moi social se surajoute en chacun de nous au moi individuel.
Cultiver ce "moi social" est l'essentiel de notre obligation vis-à-vis
de la société. Sans quelque chose d'elle en nous, elle n'aurait sur nous aucune
prise ; et nous avons à peine besoin d'aller jusqu'à elle, nous nous suffisons
à nous-mêmes, si nous la trouvons présente en nous. Sa présence est plus ou
moins marquée selon les hommes ; mais aucun de nous ne saurait s'isoler d'elle
absolument. Il ne le voudrait pas, parce qu'il sent bien que la plus grande
partie de sa force vient d'elle, et qu'il doit aux exigences sans cesse
renouvelées de la vie sociale cette tension ininterrompue de son énergie, cette
constance de direction dans l'effort, qui assure à son activité le plus haut
rendement. Mais il ne le pourrait pas, même s'il le voulait, parce que sa
mémoire et son imagination vivent de ce que la société a mis en elles, parce
que l'âme de la société est immanente au langage qu'il parle, et que, même si
personne n'est là, même s'il ne fait que penser, il se parle encore à lui-même.
En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale.
Même matériellement, Robinson dans son île reste en contact avec les autres
hommes, car les objets fabriqués qu'il a sauvés du naufrage, et sans lesquels
il ne se tirerait pas d'affaire, le maintiennent dans la civilisation et par
conséquent dans la société. Mais un contact moral lui est plus nécessaire
encore, car il se découragerait vite s'il ne pouvait opposer à des difficultés
sans cesse renaissantes qu'une force individuelle dont il sent les limites.
Dans la société à laquelle il demeure idéalement attaché il puise de l'énergie
; il a beau ne pas la voir, elle est là qui le regarde : si le moi individuel
conserve vivant et présent le moi social, il fera, isolé, ce qu'il ferait avec
l'encouragement et même l'appui de la société entière. Ceux que les
circonstances condamnent pour un temps à la solitude, et qui ne trouvent pas en
eux-mêmes les ressources de la vie intérieure profonde, savent ce qu'il en
coûte de se "laisser aller", c'est-à-dire de ne pas fixer le moi
individuel au niveau prescrit par le moi social. Ils auront donc soin
d'entretenir celui-ci, pour qu'il ne se relâche en rien de sa sévérité à
l'égard de l'autre. Au besoin, ils lui chercheront un point d'appui matériel et
artificiel. On se rappelle le garde forestier dont parle Kipling, seul dans sa
maisonnette au milieu d'une forêt de l'Inde. Tous les soirs il se met en habit
noir pour dîner, "afin de ne pas perdre, dans son isolement, le respect de
lui-même" [1].
Que ce moi social soit le "spectateur
impartial" d'Adam Smith, qu'il faille l'identifier avec la conscience
morale, qu'on se sente satisfait ou mécontent de soi selon qu'il est bien ou
mal impressionné, nous n'irons pas jusqu'à le dire. Nous découvrirons aux
sentiments moraux des sources plus profondes. Le langage réunit ici sous le
même nom des choses bien différentes : quoi de commun entre le remords d'un
assassin et celui qu'on peut éprouver, tenace et torturant, pour avoir froissé
un amour-propre ou pour avoir été injuste à l'égard d'un enfant ? Tromper la
confiance d'une âme innocente qui s'ouvre à la vie est un des plus grands
méfaits au regard d'une certaine conscience qui semble n'avoir pas le sens des
proportions, justement parce qu'elle n'emprunte pas à la société son étalon,
ses instruments, ses méthodes de mesure. Mais cette conscience n'est pas celle
qui s'exerce le plus souvent ; elle est d'ailleurs plus ou moins délicate selon
les personnes. En général, le verdict de la conscience est celui que rendrait
le moi social.
En général aussi, l'angoisse morale est une perturbation
des rapports entre ce moi social et le moi individuel. Analysez le sentiment du
remords dans l'âme du grand criminel. Vous pourriez d'abord le confondre avec
la crainte du châtiment, car ce sont les précautions les plus minutieuses, sans
cesse complétées et renouvelées, pour cacher le crime ou pour faire qu'on ne
trouve pas le coupable ; c'est, à tout instant, l'idée angoissante qu'un détail
a été négligé et que la justice va saisir l'indice révélateur. Mais regardez de
plus près : il ne s'agit pas tant pour notre homme d'éviter le châtiment que
d'effacer le passé, et de faire comme si le crime n'avait pas été commis. Quand
personne ne sait qu'une chose est, c'est à peu près comme si elle n'était pas.
C'est donc son crime même que le criminel voudrait annuler, en supprimant toute
connaissance qu'en pourrait avoir une conscience humaine. Mais sa connaissance
à lui subsiste, et voici que de plus en plus elle le rejette hors de cette
société où il espérait se maintenir en effaçant les traces de son crime. Car on
marque encore la môme estime à l'homme qu'il était, à l'homme qu'il n'est plus
; ce n'est donc plus à lui que la société s'adresse : elle parle à un autre.
Lui, qui sait ce qu'il est, il se sent plus isolé parmi les hommes qu'il ne le
serait dans une île déserte ; car dans la solitude il emporterait, l'entourant
et le soutenant, l'image de la société ; mais maintenant il est coupé de
l'image comme de la chose. Il se réintégrerait dans la société en confessant
son crime; on le traiterait alors comme
il le mérite, mais c'est bien à lui maintenant qu'on s'adresserait. Il
reprendrait avec les autres hommes sa collaboration. Il serait châtié par eux,
mais, s'étant mis de leur côté, il serait un peu l'auteur de sa propre
condamnation ; et une partie de sa personne, la meilleure, échapperait ainsi à
la peine. Telle est la force qui poussera le criminel à se dénoncer. Parfois,
sans aller jusque-là, il se confessera à un ami, ou a n'importe quel honnête
homme. Rentrant ainsi dans la vérité, sinon au regard de tous, au moins pour
quelqu'un, il se relie à la société sur un point, par un fil ; s'il ne se
réintègre en elle, du moins est-il à côté d'elle, près d'elle ; il cesse de lui
être étranger ; en tout cas, il n'a plus aussi complètement rompu avec elle, ni
avec ce qu'il porte d'elle en lui-même.
Il faut cette rupture violente pour que se révèle
clairement l'adhérence de l'individu à la société. En temps ordinaire, nous
nous conformons à nos obligations plutôt que nous ne pensons à elles. S'il
fallait chaque fois en évoquer l'idée, énoncer la formule, il serait beaucoup
plus fatigant de faire son devoir. Mais l'habitude suffit, et nous n'avons le
plus souvent qu'à nous laisser aller pour donner à la société ce qu'elle attend
de nous. Elle a d'ailleurs singulièrement facilité les choses en intercalant
des intermédiaires entre nous et elle : nous avons une famille, nous exerçons
un métier ou une profession; nous appartenons à notre commune, a notre
arrondissement, à notre département ; et, là où l'insertion du groupe dans la
société est parfaite, il nous suffit, à la rigueur, de remplir nos obligations
vis-à-vis du groupe pour être quittes envers la société. Elle occupe la
périphérie ; l'individu est au centre. Du centre à la périphérie sont disposés,
comme autant de cercles concentriques de plus en plus larges, les divers
groupements auxquels l'individu appartient. De la périphérie au centre, à
mesure que le cercle se rétrécit, les obligations s'ajoutent aux obligations
et l'individu se trouve finalement devant leur ensemble. L'obligation grossit
ainsi en avançant ; mais, plus compliquée, elle est moins abstraite, et elle
est d'autant mieux acceptée. Devenue pleinement concrète, elle coïncide avec
une tendance, si habituelle que nous la trouvons naturelle, à jouer dans la société
le rôle que nous y assigne notre place. Tant que nous nous abandonnons à cette
tendance, nous la sentons à peine. Elle ne se révèle impérieuse, comme toute
habitude profonde, que si nous nous écartons d'elle.
C'est la société qui trace à l'individu le programme de
son existence quotidienne. On ne peut vivre en famille, exercer sa profession,
vaquer aux mille soins de la vie journalière, faire ses emplettes, se promener
dans la rue ou même rester chez soi, sans obéir à des prescriptions et se plier
à des obligations. Un choix s'impose à tout instant ; nous optons
naturellement pour ce qui est conforme à la règle. C'est à peine si nous en
avons conscience ; nous ne faisons aucun effort. Une route a été tracée par la
société nous la trouvons ouverte devant nous et nous la suivons il faudrait
plus d'initiative pour prendre à travers champs. Le devoir, ainsi entendu,
s'accomplit presque toujours automatiquement ; et l'obéissance au devoir, si
l'on s'en tenait au cas le plus fréquent, se définirait un laisser-aller ou un
abandon. D'où vient donc que cette obéissance apparaît au contraire comme un
état de tension, et le devoir lui-même comme une chose raide et dure ? C'est
évidemment que des cas se présentent où l'obéissance implique un effort sur
soi-même. Ces cas sont exceptionnels ; mais on les remarque, parce qu'une
conscience intense les accompagne, comme il arrive pour toute hésitation ; à
vrai dire, la conscience est cette hésitation même, l'acte qui se déclenche
tout seul passant à peu près inaperçu. Alors, en raison de la solidarité de nos
obligations entre elles, et parce que le tout de l'obligation est immanent à
chacune de ses parties, tous les devoirs se colorent de la teinte qu'a prise
exceptionnellement tel ou tel d'entre eux. Du point de vue pratique, il n'y a
aucun inconvénient, il y a même certains avantages à envisager ainsi les
choses. Si naturellement, en effet, qu'on fasse son devoir, on peut rencontrer
en soi de la résistance ; il est utile de s'y attendre, et de ne pas prendre
pour accordé qu'il soit facile de rester bon époux, bon citoyen, travailleur
consciencieux, enfin honnête homme. Il y a d'ailleurs une forte part de vérité
dans cette opinion ; car s'il est relativement aisé de se maintenir dans le
cadre social, encore a-t-il fallu s'y insérer, et l'insertion exige un effort.
L'indiscipline naturelle de l'enfant, la nécessité de l'éducation, en sont la
preuve. Il n'est que juste de tenir compte à l'individu du consentement
virtuellement donné à l'en. semble de ses obligations, même s'il n'a plus à se
consulter pour chacune d'elles. Le cavalier n'a qu'à se laisser porter; encore
a-t-il dû se mettre en selle. Ainsi pour l'individu vis-à-vis de la société. En
un certain sens il serait faux, et dans tous les sens il serait dangereux, de dire
que le devoir peut s'accomplir automatiquement. Érigeons donc en maxime
pratique que l'obéissance au devoir est une résistance à soi-même.
Mais autre chose est une recommandation, autre chose une
explication. Lorsque, pour rendre compte de l'obligation, de son essence et de
son origine, on pose que l'obéissance au devoir est avant tout un effort sur
soi-même, un état de tension ou de contraction, on commet une erreur
psychologique qui a vicié beaucoup de théories morales. Ainsi ont surgi des
difficultés artificielles, des problèmes qui divisent les philosophes et que
nous verrons s'évanouir quand nous en analyserons les termes. L'obligation
n'est nullement un fait unique, incommensurable avec les autres, se dressant
au-dessus d'eux comme une apparition mystérieuse. Si bon nombre de philosophes,
en particulier ceux qui se rattachent à Kant, l'ont envisagée ainsi, c'est
qu'ils ont confondu le sentiment de l'obligation, état tranquille et apparenté
à l'inclination, avec l'ébranlement que nous nous donnons parfois pour briser
ce qui s'opposerait à elle.
Au sortir d'une crise rhumatismale, on peut éprouver de
la gêne, voire de la douleur, à faire jouer ses muscles et ses articulations.
C'est la sensation globale d'une résistance opposée par les organes. Elle
décroît peu à peu, et finit par se perdre dans la conscience que nous avons de
nos mouvements quand nous nous portons bien. On peut d'ailleurs admettre
qu'elle est encore là à l'état naissant ou plutôt évanouissant, et qu'elle
guette seulement l'occasion de s'intensifier ; il faut en effet s'attendre à
des crises quand on est rhumatisant. Que dirait-on pourtant de celui qui ne
verrait dans notre sentiment habituel de mouvoir bras et jambes que
l'atténuation d'une douleur, et qui définirait alors notre faculté locomotrice
par un effort de résistance à la gêne rhumatismale ? Il renoncerait d'abord
ainsi à rendre compte des habitudes motrices ; chacune de celles-ci implique en
effet une combinaison particulière de mouvements, et ne peut se comprendre que
par elle. La faculté générale de marcher, de courir, de mouvoir son corps,
n'est que la somme de ces habitudes élémentaires, dont chacune trouve son
explication propre dans les mouvements spéciaux qu'elle enveloppe. Mais,
n'ayant envisagé cette faculté que globalement, et l'ayant d'ailleurs érigée en
force opposée à une résistance, nécessairement on fait surgir à côté d'elle le
rhumatisme comme une entité indépendante. Il semble qu'une erreur du même genre
ait été commise par beaucoup de ceux qui ont spéculé sur l'obligation. Nous
avons mille obligations spéciales dont chacune réclame son explication à elle.
Il est naturel, ou plus précisément habituel, de leur obéir à toutes. Par
exception on s'écartera de l'une d'elles, on résistera : que si l'on résiste à
cette résistance, un état de tension ou de contraction se produira. C'est cette
raideur que nous extériorisons quand nous prêtons au devoir un aspect aussi
sévère.
C'est à elle aussi que pensent les philosophes, quand ils
croient résoudre l'obligation en éléments rationnels. Pour résister à la
résistance, pour nous maintenir dans le droit chemin quand le désir, la passion
ou l'intérêt nous en détournent, nous devons nécessairement nous donner à
nous-mêmes des raisons. Même si nous avons opposé au désir illicite un autre
désir, celui-ci, suscité par la volonté, n'a pu surgir qu'à l'appel d'une idée.
Bref, un être intelligent agit sur lui-même par l'intermédiaire de
l'intelligence. Mais, de ce que c'est par des voies rationnelles qu'on revient
à l'obligation, il ne suit pas que l'obligation ait été d'ordre rationnel. Nous
nous appesantirons plus tard sur ce point ; nous ne voulons pas encore discuter
les théories morales. Disons simplement qu'autre chose est une tendance,
naturelle ou acquise, autre chose la méthode nécessairement rationnelle
qu'emploiera, pour lui rendre sa force et pour combattre ce qui s'oppose à
elle, un être raisonnable. Dans ce dernier cas, la tendance éclipsée peut
reparaître ; et tout se passe sans doute alors comme si l'on avait réussi par
cette méthode à reconstituer la tendance. En réalité, on n'a fait qu'écarter ce
qui la gênait ou 1'arrêtait. Cela revient au même, je le veux bien, dans la
pratique : qu'on explique le fait d'une manière ou d'une autre, le fait est là,
on a réussi. Et il vaut peut-être mieux, pour réussir, se figurer que les
choses se sont passées de la première manière. Mais poser qu'il en est
effectivement ainsi serait fausser la théorie de l'obligation. N'est-ce pas ce
qui est arrivé à la plupart des philosophes ?
Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Même si l'on
s'en tient à un certain aspect de la morale, comme nous l'avons fait jusqu'à
présent, on constatera bien des attitudes différentes vis-à-vis du devoir.
Elles jalonnent l'intervalle entre deux attitudes ou plutôt deux habitudes
extrêmes : circulation si naturelle sur les voies tracées par la société qu'on
les remarque à peine ; hésitation et délibération, au contraire, sur celle
qu'on prendra, sur le point jusqu'où l'on ira, sur les trajets d'aller et de
retour qu'on fera en s'engageant successivement sur plusieurs d'entre elles.
Dans le second cas, des problèmes nouveaux se posent, plus ou moins fréquents ;
et, là même où le devoir est tout tracé, on y met plus ou moins de nuances en
l'accomplissant. Mais d'abord, la première attitude est celle de l'immense
majorité des hommes ; elle est probablement générale dans les sociétés
inférieures. Et ensuite on a beau raisonner dans chaque cas particulier,
formuler la maxime, énoncer le principe, déduire les conséquences : si le désir
et la passion prennent la parole, si la tentation est forte, si l'on va tomber,
si tout à coup ou se redresse, où donc était le ressort ? Une force s'affirme,
que nous avons appelée "le tout de l'obligation" : extrait concentré,
quintessence des mille habitudes spéciales que nous avons contractées d'obéir
aux mille exigences particulières de la vie sociale. Elle n'est ni ceci ni cela
; et si elle parlait, alors qu'elle préfère agir, elle dirait : "Il faut
parce qu'il faut." Dès lors, le travail auquel s'employait l'intelligence
en pesant les raisons, en comparant les maximes, en remontant aux principes,
était de mettre plus de cohérence logique dans une conduite soumise, par
définition, aux exigences sociales ; mais à cette exigence sociale tenait
l'obligation. Jamais, aux heures de tentation, on ne sacrifierait au seul
besoin de cohérence logique son intérêt, sa passion, sa vanité. Parce que la
raison intervient en effet comme régulatrice, chez un être raisonnable, pour
assurer cette cohérence entre des règles ou maximes obligatoires, la philosophie
a pu voir en elle un principe d'obligation. Autant vaudrait croire que c'est le
volant qui fait tourner la machine.
Les exigences sociales se complètent d'ailleurs les unes
les autres. Celui même dont l'honnêteté est la moins raisonnée et, si je puis
dire, la plus routinière, met un ordre rationnel dans sa conduite en se réglant
sur des exigences qui sont logiquement cohérentes entre elles. Je veux bien que
cette logique soit une acquisition tardive des sociétés. La coordination
logique est essentiellement économie; d'un ensemble elle dégage d'abord, en
gros, certains principes, puis elle exclut de l'ensemble tout ce qui n'est pas
d'accord avec eux. La nature est au contraire surabondante. Plus une société
est voisine de la nature, plus large y est la part de l'accident et de
l'incohérent. On rencontre chez les primitifs beaucoup d'interdictions et de
prescriptions qui s'expliquent par de vagues associations d'idées, par la
superstition, par l'automatisme. Elles ne sont pas inutiles, puisque
l'obéissance de tous à des règles, même absurdes, assure à la société une
cohésion plus grande. Mais l'utilité de la règle lui vient alors uniquement,
par ricochet, du fait qu'on se soumet à elle. Des prescriptions ou des
interdictions qui valent par elles-mêmes sont celles qui visent positivement la
conservation ou le bien-être de la société. C'est à la longue, sans doute,
qu'elles se sont détachées des autres pour leur survivre. Les exigences sociales
se sont alors coordonnées entre elles et subordonnées à des principes. Mais peu
importe. La logique pénètre bien les sociétés actuelles, et celui-là même qui
ne raisonne pas sa conduite vivra, s'il se conforme à ces principes,
raisonnablement.
Mais l'essence de l'obligation est autre chose qu'une
exigence de la raison. C'est tout ce que nous avons voulu suggérer jusqu'à
présent. Notre exposé correspondrait de mieux en mieux à la réalité,
croyons-nous, à mesure qu'on aurait affaire à des sociétés moins évoluées et à
des consciences plus rudimentaires. Il reste schématique tant que nous nous en
tenons à la conscience normale, telle que nous la trouvons aujourd'hui chez un
honnête homme. Mais justement parce que nous avons affaire alors à une
singulière complication de sentiments, d'idées, de tendances qui
s'entrepénètrent, nous n'éviterons les analyses artificielles et les synthèses
arbitraires que si nous disposons d'un schéma où figurera l'essentiel. Tel est
celui que nous avons essayé de tracer. Représentez-vous l'obligation comme
pesant sur la volonté à la manière d'une habitude, chaque obligation traînant
derrière elle la masse accumulée des autres et utilisant ainsi, pour la
pression qu'elle exerce, le poids de l'ensemble : vous avez le tout de
l'obligation pour une conscience morale simple, élémentaire. C'est l'essentiel
; et c'est à quoi l'obligation pourrait à la rigueur se réduire, là même où
elle atteint sa complexité la plus haute.
On voit à quel moment et dans quel sens, fort peu
kantien, l'obligation élémentaire prend la forme d'un "impératif
catégorique". On serait embarrassé pour découvrir des exemples d'un tel
impératif dans la vie courante. La consigne militaire, qui est un ordre non
motivé et sans réplique, dit bien qu' "il faut parce qu'il
faut". Mais on a beau ne pas donner au soldat de raison, il en imaginera
une. Si nous voulons un cas d'impératif catégorique pur, nous aurons à le
construire a priori ou tout au moins à styliser l'expérience. Pensons donc à
une fourmi que traverserait une lueur de réflexion et qui jugerait alors
qu'elle a bien tort de travailler sans relâche pour les autres. Ses velléités
de paresse ne dureraient d'ailleurs que quelques instants, le temps que
brillerait l'éclair d'intelligence. Au dernier de ces instants, alors que
l'instinct, reprenant le dessus, la ramènerait de vive force à sa tâche,
l'intelligence que va résorber l'instinct dirait en guise d'adieu : il faut
parce qu'il faut. Cet "il faut parce qu'il faut" ne serait que la
conscience momentanément prise d'une traction subie, - de la traction
qu'exercerait en se retendant le fil momentanément détendu. Le même
commandement retentirait à l'oreille du somnambule qui se préparerait, qui
commencerait même à sortir du rêve qu'il joue : s'il retombait tout de suite en
somnambulisme, un impératif catégorique exprimerait en mots, pour la réflexion
qui aurait failli surgir et qui se serait aussitôt évanouie, l'inévitabilité du
retour. Bref, un impératif absolument catégorique est de nature instinctive ou
somnambulique : joué comme tel à l'état normal, représenté comme tel si la
réflexion s'éveille juste assez longtemps pour qu'il puisse se formuler, pas
assez longtemps pour qu'il puisse se chercher des raisons, Mais alors, n'est-il
pas évident que, chez un être raisonnable. un impératif tendra d'autant plus à
prendre la forme catégorique que l'activité déployée, encore qu'intelligente,
tendra davantage à prendre la forme instinctive ? Mais une activité qui,
d'abord intelligente, s'achemine à une imitation de l'instinct est précisément
ce qu'on appelle chez l'homme une habitude. Et l'habitude la plus puissante,
celle dont la force est faite de toutes les forces accumulées, de toutes les
habitudes sociales élémentaires, est nécessairement celle qui imite le mieux l'instinct.
Est-il étonnant alors que, dans le court moment qui sépare l'obligation
purement vécue de l'obligation pleinement représentée et justifiée par toute
sorte de raisons, l'obligation prenne en effet la forme de l'impératif
catégorique : "il faut parce qu'il faut" ?
Considérons deux lignes divergentes d'évolution, et des
sociétés à l'extrémité de l'une et de l'autre. Le type de société qui paraîtra
le plus naturel sera évidemment le type instinctif : le lien qui unit entre
elles les abeilles de la ruche ressemble beaucoup plus à celui qui retient
ensemble, coordonnées et subordonnées les unes aux autres, les cellules d'un
organisme. Supposons un instant que la nature ait voulu, à l'extrémité de
l'autre ligne, obtenir des sociétés où une certaine latitude fût laissée au
choix individuel : elle aura fait que l'intelligence obtînt ici des résultats
comparables, quant à leur régularité, à ceux de l'instinct dans l'autre ; elle
aura eu recours à l'habitude. Chacune de ces habitudes, qu'on pourra appeler "morales",
sera contingente. Mais leur ensemble, je veux dire l'habitude de contracter ces
habitudes, étant à la base même des sociétés et conditionnant leur existence,
aura une force comparable à celle de l'instinct, et comme intensité et comme
régularité. C'est là précisément ce que nous avons appelé "le tout de
l'obligation". Il ne s'agira d'ailleurs que des sociétés humaines telles
qu'elles sont au sortir des mains de la nature. Il s'agira de sociétés
primitives et élémentaires. Mais la société humaine aura beau progresser, se
compliquer et se spiritualiser : le statut de sa fondation demeurera, ou plutôt
l'intention de la nature.
Or, c'est bien ainsi que les choses se sont passées. Sans
approfondir un point dont nous nous sommes occupe ailleurs, disons simplement
qu'intelligence et instinct sont des formes de conscience qui ont dû
s'entrepénétrer à l'état rudimentaire et se dissocier en grandissant. Ce
développement s'est effectué sur les deux grandes lignes d'évolution de la vie
animale, avec les Arthropodes et les Vertébrés. Au bout de la première est
l'instinct des Insectes, plus particulièrement des Hyménoptères; au bout de la
seconde est l'intelligence humaine. Instinct et intelligence ont pour objet
essentiel d'utiliser des instruments : ici des outils inventés, par conséquent
variables et imprévus ; là des organes fournis par la nature, et par conséquent
immuables. L'instrument est d'ailleurs destiné à un travail, et ce travail est
d'autant plus efficace qu'il est plus spécialisé, plus divisé par conséquent
entre travailleurs diversement qualifiés qui se complètent réciproquement. La
vie sociale est ainsi immanente, comme un vague idéal, à l'instinct comme à
l'intelligence ; cet idéal trouve sa réalisation la plus complète dans la ruche
ou la fourmilière d'une part, dans les sociétés humaines de l'autre. Humaine ou
animale, une société est une organisation ; elle implique une coordination et
généralement aussi une subordination d'éléments les uns aux autres ; elle offre
donc, ou simplement vécu ou, de plus, représenté, un ensemble de règles ou de
lois. Mais, dans une ruche ou dans une fourmilière, l'individu est rivé à son
emploi par sa structure, et l'organisation est relativement invariable, tandis
que la cité humaine est de forme variable, ouverte a tous les progrès. Il en
résulte que, dans les premières, chaque règle est imposée par la nature, elle
est nécessaire ; tandis que dans les autres une seule chose est naturelle, la
nécessité d'une règle. Plus donc, dans une société humaine, on creusera jusqu'à
la racine des obligations diverses pour arriver à l'obligation en général, plus
l'obligation tendra à devenir nécessité, plus elle se rapprochera de l'instinct
dans ce qu'elle a d'impérieux. Et néanmoins on se tromperait grandement si l'on
voulait rapporter à l'instinct une obligation particulière, quelle qu'elle fût.
Ce qu'il faudra toujours se dire, c'est que, aucune obligation n'étant de
nature instinctive, le tout de l'obligation eût été de l'instinct si les
sociétés humaines n'étaient en quelque sorte lestées de variabilité et
d'intelligence. C'est un instinct virtuel, comme celui qui est derrière
l'habitude de parler. La morale d'une société humaine est en effet comparable à
son langage. Il est à remarquer que si les fourmis échangent des signes, comme
cela paraît probable, le signe leur est fourni par l'instinct même qui les fait
communiquer ensemble. Au contraire, une langue est un produit de l'usage. Rien,
ni dans le vocabulaire ni même dans la syntaxe, ne vient de la nature. Mais il
est naturel de parler, et les signes invariables, d'origine naturelle, qui
servent probablement dans une société d'insectes représentent ce qu'eût été
notre langage si la nature, en nous octroyant la faculté de parler, n'y eût
joint cette fonction fabricatrice et utilisatrice de l'outil, inventive par
conséquent, qu'est l'intelligence. Reportons-nous sans cesse à ce qu'eût
été l'obligation si la société humaine avait été instinctive au lieu d'être
intelligente : nous n'expliquerons ainsi aucune obligation en particulier, nous
donnerons même de l'obligation en général une idée qui serait fausse si l'on
s'en tenait à elle ; et pourtant à cette société instinctive on devra penser,
comme à un pendant de la société intelligente, si l'on ne veut pas s'engager
sans fil conducteur dans la recherche des fondements de la morale.
De ce point de vue, l'obligation perd son caractère
spécifique. Elle se rattache aux phénomènes les plus généraux de la vie. Quand
les éléments qui composent un organisme se plient à une discipline rigoureuse,
peut-on dire qu'ils se sentent obligés et qu'ils obéissent à un instinct social
? Évidemment non ; mais si cet organisme est à peine une société, la ruche et
la fourmilière sont de véritables organismes, dont les éléments sont unis entre
eux par d'invisibles liens ; et l'instinct social de la fourmi - je veux dire
la force en vertu de laquelle l'ouvrière, par exemple, exécute le travail
auquel elle est prédestinée par sa structure - ne peut différer radicalement de
la cause, quelle qu'elle soit, en vertu de laquelle chaque tissu, chaque
cellule d'un corps vivant fonctionne pour le plus grand bien de l'ensemble. Pas
plus dans un cas que dans l'autre, d'ailleurs, il n'y a proprement obligation;
il y aurait plutôt nécessité. Mais cette nécessité, nous l'apercevons
précisément par transparence, non pas réelle, sans doute, mais virtuelle, au
fond de l'obligation morale. Un être ne se sent obligé que s'il est libre, et
chaque obligation, prise à part, implique la liberté. Mais il est nécessaire
qu'il y ait des obligations ; et plus nous descendons de ces obligations
particulières, qui sont au sommet, vers l'obligation en général, ou, comme nous
disions, vers le tout de l'obligation qui est à la base, plus l'obligation nous
apparaît comme la forme même que la nécessité prend dans le domaine de la vie
quand elle exige, pour réaliser certaines fins, l'intelligence, le choix, et
par conséquent la liberté.
On alléguera de nouveau qu'il s'agit alors de sociétés
humaines très simples, primitives ou tout au moins élémentaires. Sans aucun
doute ; mais, comme nous aurons occasion de le dire plus loin, le civilisé
diffère surtout du primitif par la masse énorme de connaissances et d'habitudes
qu'il a puisées, depuis le premier éveil de sa conscience, dans le milieu social
où elles se conservaient. Le naturel est en grande partie recouvert par
l'acquis ; mais il persiste, à peu près immuable, à travers les siècles :
habitudes et connaissances sont loin d'imprégner 1'organisme et de se
transmettre héréditairement, comme on se l'était imaginé. Il est vrai que nous
pourrions tenir ce naturel pour négligeable, dans notre analyse de
l'obligation, s'il était écrasé par les habitudes acquises qui se sont
accumulées sur lui pendant des siècles de civilisation. Mais il se maintient en
fort bon état, très vivant, dans la société la plus civilisée. C'est à lui
qu'il faut se reporter, non pas pour rendre compte de telle ou telle obligation
sociale, mais pour expliquer ce que nous avons appelé le tout de l'obligation.
Nos sociétés civilisées, si différentes qu'elles soient de la société à
laquelle nous étions immédiatement destinés par la nature, présentent
d'ailleurs avec elle une ressemblance fondamentale.
Ce sont en effet, elles aussi, des sociétés closes. Elles
ont beau être très vastes en comparaison des petits groupements auxquels nous
étions portés par instinct, et que le même instinct tendrait probablement à
reconstituer aujourd'hui si toutes les acquisitions matérielles et
spirituelles de la civilisation disparaissaient du milieu social où nous les
trouvons déposées : elles n'en ont pas moins pour essence de comprendre à
chaque moment un certain nombre d'individus, d'exclure les autres. Nous disions
plus haut qu'au fond de l'obligation morale il y a l'exigence sociale. De quelle
société s'agissait-il ? Était-ce de cette société ouverte que serait l'humanité
entière ? Nous ne tranchions pas la question, pas plus qu'on ne le fait
d'ordinaire quand on parle du devoir de l'homme envers ses semblables. On reste
prudemment dans le vague. On s'abstient d'affirmer, mais on voudrait laisser
croire que la "société humaine" est dès à présent réalisée. Et il est
bon de le laisser croire, car nous avons incontestablement des devoirs envers
l'homme en tant qu'homme (quoiqu'ils
aient une tout autre origine, comme on le verra un peu plus loin), et nous
risquerions de les affaiblir en les distinguant radicalement des devoirs envers
nos concitoyens. L'action y trouve son compte. Mais une philosophie morale qui
ne met pas l'accent sur cette distinction est à côté de la vérité ; ses
analyses en seront nécessairement faussées. En fait, quand nous posons que le
devoir de respecter la vie et la propriété d'autrui est une exigence fondamentale
de la vie sociale, de quelle société parlons-nous ? Pour répondre, il suffit de
considérer ce qui se passe en temps de guerre. Le meurtre et le pillage, comme
aussi la perfidie, la fraude et le mensonge ne deviennent pas seulement
licites ; ils sont méritoires. Les belligérants diront comme les sorcières de Macbeth :
Fair is foul, and foul is fair.
Serait-ce possible, la transformation s'opérerait-elle
aussi facilement, générale et instantanée, si c'était vraiment une certaine
attitude de l'homme vis-à-vis de l'homme que la société nous avait jusque-là
recommandée ? Oh, je sais ce que la société dit (elle a, je le répète, ses
raisons de le dire) ; mais pour savoir ce qu'elle pense et ce qu'elle veut, il
ne faut pas trop écouter ce qu'elle dit, il faut regarder ce qu'elle fait. Elle
dit que les devoirs définis par elle sont bien, en principe, des devoirs envers
l'humanité, mais que dans des circonstances exceptionnelles, malheureusement
inévitables, l'exercice s'en trouve suspendu. Si elle ne s'exprimait pas ainsi,
elle barrerait la route au progrès d'une autre morale, qui ne vient pas
directement d'elle, et qu'elle a tout intérêt à ménager. D'autre part, il est
conforme à nos habitudes d'esprit de considérer comme anormal ce qui est
relativement rare et exceptionnel, la maladie par exemple. Mais la maladie est aussi
normale que la santé, laquelle, envisagée d'un certain point de vue, apparaît
comme un effort constant pour prévenir la maladie ou l'écarter. De même, la
paix a toujours été jusqu'à présent une préparation à la défense ou même à
l'attaque, en tout cas à la guerre. Nos devoirs sociaux visent la cohésion
sociale ; bon gré mal gré, ils nous composent une attitude qui est celle de la
discipline devant l'ennemi. C'est dire que l'homme auquel la société fait appel
pour le discipliner a beau être enrichi par elle de tout ce qu'elle a acquis
pendant des siècles de civilisation, elle a néanmoins besoin de cet instinct
primitif qu'elle revêt d'un si épais vernis. Bref, l'instinct social que nous
avons aperçu au fond de l'obligation sociale vise toujours - l'instinct étant
relativement immuable - une société close, si vaste soit-elle. Il est sans
doute recouvert d'une autre morale que par là même il soutient et à laquelle il
prête quelque chose de sa force, je veux dire de son caractère impérieux. Mais
lui-même ne vise pas l'humanité. C'est qu'entre la nation, si grande soit-elle,
et l'humanité, il y a toute la distance du fini à l'indéfini, du clos à
l'ouvert. On se plaît à dire que l'apprentissage des vertus civiques se fait
dans la famille, et que de même, à chérir sa patrie, on se prépare à aimer le
genre humain. Notre sympathie s'élargirait ainsi par un progrès continu,
grandirait en restant la même, et finirait par embrasser l'humanité entière.
C'est là un raisonnement a priori, issu
d'une conception purement intellectualiste de l'âme. On constate que les trois
groupes auxquels nous pouvons nous attacher comprennent un nombre croissant de
personnes, et l'on en conclut qu'à ces élargissements successifs de l'objet
aimé correspond simplement une dilatation progressive du sentiment. Ce qui
encourage d'ailleurs l'illusion, c'est que, par une heureuse rencontre, la
première partie du raisonnement se trouve être d'accord avec les faits : les
vertus domestiques sont bien liées aux vertus civiques, pour la raison très simple
que famille et société, confondues à l'origine, sont restées en étroite
connexion. Mais entre la société où nous vivons et l'humanité en général il y
a, nous le répétons, le même contraste qu'entre le clos et l'ouvert ; la
différence entre les deux objets est de nature, et non plus simplement de
degré. Que sera-ce, si l'on va aux états d'âme, si l'on compare entre eux ces
deux sentiments, attachement à la patrie, amour de l'humanité ? Qui ne voit que
la cohésion sociale est due, en grande partie, à la nécessité pour une société
de se défendre contre d'autres, et que c'est d'abord contre tous les autres
hommes qu'on aime les hommes avec lesquels on vit ? Tel est l'instinct
primitif. Il est encore là, heureusement dissimulé sous les apports de la civilisation
; mais aujourd'hui encore nous aimons naturellement et directement nos parents
et nos concitoyens, tandis que l'amour de l'humanité est indirect et acquis. A
ceux-là nous allons tout droit, à celle-ci nous ne venons que par un détour ;
car c'est seulement a travers Dieu, en Dieu, que la religion convie l'homme à
aimer le genre humain ; comme aussi c'est seulement à travers la Raison, dans
la Raison par où nous communions tous, que les philosophes nous font regarder
l'humanité pour nous montrer l'éminente dignité de la personne humaine, le
droit de tous au respect. Ni dans un cas ni dans l'autre nous n'arrivons a
l'humanité par étapes, en traversant la famille et la nation. Il faut que, d'un
bond, nous nous soyons transportés plus loin qu'elle et que nous l'ayons
atteinte sans l'avoir prise pour fin, en la dépassant. Qu'on parle d'ailleurs
le langage de la religion ou celui de la philosophie, qu'il s'agisse d'amour ou
de respect, c'est une autre morale, c'est un autre genre d'obligation, qui
viennent se superposer à la pression sociale. Il n'a été question que de
celle-ci jusqu'à présent. Le moment est venu de passer à l'autre.
Nous avons cherché l'obligation pure. Pour la trouver,
nous avons dû réduire la morale à sa plus simple expression. L'avantage a été
de voir en quoi l'obligation consiste. L'inconvénient a été de rétrécir la
morale énormément. Non pas, certes, que ce que nous en avons laissé de côté ne
soit pas obligatoire : imagine-t-on un devoir qui n'obligerait pas ? Mais on
conçoit que, ce qui est primitivement et purement obligatoire étant bien ce que
nous venons de dire, l'obligation s'irradie, se diffuse, et vienne même
s'absorber en quelque autre chose qui la transfigure. Voyons donc maintenant ce
que serait la morale complète. Nous allons user de la même méthode et passer
encore, non plus en bas mais en haut, à la limite.
De tout temps ont surgi des hommes exceptionnels en
lesquels cette morale s'incarnait. Avant les saints du christianisme,
l'humanité avait connu les sages de la Grèce, les prophètes d'Israël, les
Arahants du bouddhisme et d'autres encore. C'est à eux que l'on s'est toujours
reporté pour avoir cette moralité complète, qu'on ferait mieux d'appeler
absolue. Et ceci même est déjà caractéristique et instructif. Et ceci même nous
fait pressentir une différence de nature, et non pas seulement de degré, entre
la morale dont il a été question jusqu'à présent et celle dont nous abordons
l'étude, entre le minimum et le maximum, entre les deux limites. Tandis que la
première est d'autant plus pure et plus parfaite qu'elle se ramène mieux à des
formules impersonnelles, la seconde, pour être pleinement elle-même, doit
s'incarner dans une personnalité privilégiée qui devient un exemple. La
généralité de l'une tient à l'universelle acceptation d'une loi, celle de
l'autre la commune imitation d'un modèle.
Pourquoi les saints ont-ils ainsi des imitateurs, et
pourquoi les grands hommes de bien ont-ils entraîné derrière eux des foules ?
Ils ne demandent rien, et pourtant ils obtiennent. Ils n'ont pas besoin
d'exhorter; ils n'ont qu'à exister; leur existence est un appel. Car tel est
bien le caractère de cette autre morale. Tandis que l'obligation naturelle est
pression ou poussée, dans la morale complète et parfaite il y a un appel.
La nature de cet appel, ceux-là seuls l'ont connue
entièrement qui se sont trouves en présence d'une grande personnalité morale.
Mais chacun de nous, à des heures où ses maximes habituelles de conduite lui
paraissaient insuffisantes, s'est demandé ce que tel ou tel eût attendu de lui
en pareille occasion. Ce pouvait être un parent, un ami, que nous évoquions
ainsi par la pensée. Mais ce pouvait aussi bien être un homme que nous n'avions
jamais rencontré, dont on nous avait simplement raconté la vie, et au jugement
duquel nous soumettions alors en imagination notre conduite, redoutant de lui
un blâme, fiers de son approbation. Ce pouvait même être, tirée du fond de
l'âme à la lumière de la conscience, une personnalité qui naissait en nous, que
nous sentions capable de nous envahir tout entiers plus tard, et à laquelle
nous voulions nous attacher pour le moment comme fait le disciple au maître. A
vrai dire, cette personnalité se dessine du jour où l'on a adopté un modèle :
le désir de ressembler, qui est idéalement générateur d'une forme à prendre,
est déjà ressemblance; la parole qu'on fera sienne est celle dont on a entendu
en soi un écho. Mais peu importe la personne. Constatons seulement que si la
première morale avait d'autant plus de force qu'elle se dissociait plus nettement
en obligations impersonnelles, celle-ci au contraire, d'abord éparpillée en
préceptes généraux auxquels adhérait notre intelligence mais qui n'allaient pas
jusqu'à ébranler notre volonté, devient d'autant plus entraînante que la
multiplicité et la généralité des maximes vient mieux se fondre dans l'unité et
l'individualité d'un homme.
D'où lui vient sa force ? Quel est le principe d'action
qui succède ici à l'obligation naturelle ou plutôt qui finit par l'absorber ?
Pour le savoir, voyons d'abord ce qui nous est tacitement demandé. Les devoirs
dont il a été question jusqu'à présent sont ceux que nous impose la vie sociale
; ils nous obligent vis-à-vis de la cité plutôt que de l'humanité. On pourrait
donc dire que la seconde morale - si décidément nous en distinguons deux -
diffère de la première en ce qu'elle est humaine, au lieu d'être seulement
sociale. Et l'on n'aurait pas tout à fait tort. Nous avons vu, en effet, que ce
n'est pas en élargissant la cité qu'on arrive à l'humanité : entre une morale
sociale et une morale humaine la différence n'est pas de degré, mais de
nature. La première est celle à laquelle nous pensons d'ordinaire quand nous
nous sentons naturellement obligés. Au-dessus de ces devoirs bien nets nous
aimons à nous en représenter d'autres, plutôt flous, qui s'y superposeraient.
Dévouement, don de soi, esprit de sacrifice, charité, tels sont les mots que
nous prononçons quand nous pensons à eux. Mais pensons-nous alors, le plus
souvent, à autre chose qu'à des mots ? Non, sans doute, et nous nous en rendons
bien compte. Seulement il suffit, disons-nous, que la formule soit là ; elle
prendra tout son sens, l'idée qui viendra la remplir se fera agissante, quand
une occasion se présentera. Il est vrai que pour beaucoup l'occasion ne se
présentera pas, ou l'action sera remise à plus tard. Chez certains la volonté
s'ébranlera bien un peu, mais si peu que la secousse reçue pourra en effet être
attribuée à la seule dilatation du devoir social, élargi et affaibli en devoir
humain. Mais que les formules se remplissent de matière et que la matière
s'anime - c'est une vie nouvelle qui s'annonce ; nous comprenons, nous sentons
qu'une autre morale survient. Donc, en parlant ici d'amour de l'humanité, on
caractériserait sans doute cette morale. Et pourtant on n'en exprimerait pas
l'essence, car l'amour de l'humanité n'est pas un mobile qui se suffise à
lui-même et qui agisse directement. Les éducateurs de la jeunesse savent bien
qu'on ne triomphe pas de l’égoïsme en recommandant "l'altruisme". Il
arrive même qu'une âme généreuse, impatiente de se dévouer, se trouve tout à
coup refroidie a l'idée qu'elle va travailler "pour le genre humain".
L'objet est trop vaste, l'effet trop dispersé. On peut donc conjecturer que si
l'amour de l'humanité est constitutif de cette morale, c'est à peu près comme
est impliquée, dans l'intention d'atteindre un point, la nécessité de franchir
l'espace intermédiaire. En un sens, c'est la même chose ; en un autre, c'est
tout différent. Si l'on ne pense qu'à l'intervalle et aux points, en nombre
infini, qu'il faudra traverser un à un, on se découragera de partir, comme la
flèche de Zénon ; on n'y verra d'ailleurs aucun intérêt, aucun attrait. Mais si
l'on enjambe l'intervalle en ne considérant que l'extrémité ou même en
regardant plus loin, on aura facilement accompli un acte simple en même temps
qu'on sera venu à bout de la multiplicité infinie dont cette simplicité est
l'équivalent. Quel est donc ici le terme, quelle est la direction de l'effort?
Qu'est-ce, en un mot, qui nous est proprement demandé ?
Définissons d'abord l'attitude morale de l'homme que nous
avons considéré jusqu'à présent. Il fait corps avec la société ; lui et elle
sont absorbés ensemble dans une même tâche de conservation individuelle et
sociale. Ils sont tournés vers eux-mêmes. Certes, il est douteux que l'intérêt
particulier s'accorde invariablement avec l'intérêt général : on sait à
quelles difficultés insolubles s'est toujours heurtée la morale utilitaire
quand elle a posé en principe que l'individu ne pouvait rechercher que son bien
propre, quand elle a prétendu qu'il serait conduit par là à vouloir le bien
d'autrui. Un être intelligent, à la poursuite de ce qui est de son intérêt
personnel, fera souvent tout autre chose que ce que réclamerait l'intérêt
général. Si pourtant la morale utilitaire s'obstine à reparaître sous une forme
ou sous une autre, c'est qu'elle n'est pas insoutenable ; et si elle peut se
soutenir, c'est justement parce qu'au-dessous de l'activité intelligente, qui
aurait en effet à opter entre l'intérêt personnel et l'intérêt d'autrui, il y a
un substratum d'activité instinctive primitivement établi par la nature, où
l'individuel et le social sont tout près de se confondre. La cellule vit pour
elle et aussi pour l'organisme, lui apportant et lui empruntant de la vitalité;
elle se sacrifiera au tout s'il en est besoin ; et elle se dirait sans doute
alors, si elle était consciente, que c'est pour elle-même qu'elle le fait. Tel
serait probablement aussi l'état d'âme d'une fourmi réfléchissant sur sa
conduite. Elle sentirait que son activité est suspendue à quelque chose
d'intermédiaire entre le bien de la fourmi et celui de la fourmilière. Or.
c'est à cet instinct fondamental que nous avons rattaché l'obligation
proprement dite : elle implique, à l'origine, un état de choses où l'individuel
et le social ne se distinguent pas l'un de l'autre. C'est pourquoi nous pouvons
dire que l'attitude à laquelle elle correspond est celle d'un individu et d'une
société recourbés sur eux-mêmes. Individuelle et sociale tout a la fois, l'âme
tourne ici dans un cercle. Elle est close.
L'autre attitude est celle de l'âme ouverte. Que
laisse-t-elle alors entrer ? Si l'on disait qu'elle embrasse l'humanité
entière, on n'irait pas trop loin, on n'irait même pas assez loin, puisque son
amour s'étendra aux animaux, aux plantes, à toute la nature. Et pourtant rien
de ce qui viendrait ainsi l'occuper ne suffirait à définir l'attitude qu'elle a
prise, car de tout cela elle pourrait à la rigueur se passer. Sa forme ne
dépend pas de son contenu. Nous venons de la remplir ; nous pourrions aussi
bien, maintenant, la vider. La charité subsisterait chez celui qui la possède,
lors même qu'il n'y aurait plus d'autre vivant sur la terre.
Encore une fois, ce n'est pas par une dilatation de soi
qu'on passera du premier état au second. Une psychologie trop purement
intellectualiste, qui suit les indications du langage, définira sans doute les
états d'âme par les objets auxquels ils sont attachés : amour de la famille,
amour de la patrie, amour de l'humanité, elle verra dans ces trois inclinations
un même sentiment qui se dilate de plus en plus, pour englober un nombre
croissant de personnes. Le fait que ces états d'âme se traduisent au dehors par
la même attitude ou le même mouvement, que tous trois nous inclinent, nous permet de les grouper sous le concept d'amour et de
les exprimer par le même mot ; on les distinguera alors en nommant trois
objets, de plus en plus larges, auxquels ils se rapporteraient, Cela suffit, en
effet, à les désigner. Mais est-ce les décrire ? Est-ce les analyser ? Au
premier coup d’œil, la conscience aperçoit entre les deux premiers sentiments
et le troisième une différence de nature. Ceux-là impliquent un choix et par
conséquent une exclusion : ils pourront inciter à la lutte ; ils n'excluent pas
la haine. Celui-ci n'est qu'amour. Ceux-là vont tout droit se poser sur un
objet qui les attire. Celui-ci ne cède pas à un attrait de son objet; il ne l'a
pas visé ; il s'est élancé plus loin, et n'atteint l'humanité qu'en la
traversant. A-t-il, à proprement parler, un objet ? Nous nous le demanderons.
Bornons-nous pour le moment à constater que cette attitude de l'âme, qui est
plutôt un mouvement, se suffit à elle-même.
Toutefois un problème se pose à l'égard d'elle, qui est
tout résolu pour l'autre. Celle-ci a été voulue en effet par la nature; on
vient de voir comment et pourquoi nous nous sentons tenus de l'adopter. Mais
celle-là est acquise ; elle a exigé, elle exige toujours un effort. D'où vient
que les hommes qui en ont donné l'exemple ont trouvé d'autres hommes pour les
suivre ? Et quelle est la force qui fait pendant ici à la pression sociale ?
Nous n'avons pas le choix. En dehors de l'instinct et de l'habitude, il n'y a
d'action directe sur le vouloir que celle de la sensibilité. La propulsion
exercée par le sentiment peut d'ailleurs ressembler de près à l'obligation.
Analysez la passion de l'amour, surtout à ses débuts : est-ce le plaisir qu'elle
vise ? ne serait-ce pas aussi bien la peine ? Il y a peut-être une tragédie qui
se prépare, toute une vie gâchée, dissipée, perdue, on le sait, on le sent,
n'importe ! il faut parce qu'il faut. La grande perfidie de la passion
naissante est justement de contrefaire le devoir. Mais point n'est besoin
d'aller jusqu'à la passion. Dans l'émotion la plus tranquille peut entrer une
certaine exigence d'action, qui diffère de l'obligation définie tout à l'heure
en ce qu'elle ne rencontrera pas de résistance, en ce qu'elle n'imposera que du
consenti, mais qui n'en ressemble pas moins à l'obligation en ce qu'elle impose
quelque chose. Nulle part nous ne nous en apercevons mieux que là où cette
exigence suspend son effet pratique, nous laissant ainsi le loisir de réfléchir
sur elle et d'analyser ce que nous éprouvons. C'est ce qui arrive dans
l'émotion musicale, par exemple. Il nous semble, pendant que nous écoutons, que
nous ne pourrions pas vouloir autre chose que ce que la musique nous suggère,
et que c'est bien ainsi que nous agirions naturellement, nécessairement, si
nous ne nous reposions d'agir en écoutant. Que la musique exprime la joie, la
tristesse, la pitié, la sympathie, nous sommes à chaque instant ce qu'elle
exprime. Non seulement nous, mais beaucoup d'autres, mais tous les autres
aussi. Quand la musique pleure, c'est l'humanité, c'est la nature entière qui
pleure avec elle. A vrai dire, elle n'introduit pas ces sentiments en nous ;
elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants qu'on pousserait dans une
danse. Ainsi procèdent les initiateurs en morale. La vie a pour eux des
résonances de sentiment insoupçonnées, comme en pourrait donner une symphonie
nouvelle ; ils nous font entrer avec eux dans cette musique, pour que nous la
traduisions en mouvement.
C'est par excès d'intellectualisme qu'on suspend le
sentiment à un objet et qu'on tient toute émotion pour la répercussion, dans la
sensibilité, d'une représentation intellectuelle. Pour reprendre l'exemple de
la musique, chacun sait qu'elle provoque en nous des émotions déterminées,
joie, tristesse, pitié, sympathie, et que ces émotions peuvent être intenses,
et qu'elles sont complètes pour nous, encore qu'elles ne s'attachent à rien.
Dira-t-on que nous sommes ici dans le domaine de l'art, et non pas dans la
réalité, que nous ne nous émouvons alors que par jeu, que notre état d'âme est
purement imaginatif, que d'ailleurs le musicien ne pourrait pas susciter cette
émotion en nous, la suggérer sans la causer, si nous ne l'avions déjà éprouvée
dans la vie réelle, alors qu'elle était déterminée par un objet dont l'art n'a
plus eu qu'à la détacher ? Ce serait oublier que joie, tristesse, pitié,
sympathie sont des mots exprimant des généralités auxquelles il faut bien se
reporter pour traduire ce que la musique fait éprouver, mais qu'à chaque
musique nouvelle adhèrent des sentiments nouveaux, crées par cette musique et
dans cette musique, définis et délimités par le dessin même, unique en son
genre, de la mélodie ou de la symphonie. Ils n'ont donc pas été extraits de la
vie par l'art ; c'est nous qui, pour les traduire en mots, sommes bien obligés
de rapprocher le sentiment crée par l'artiste de ce qui y ressemble le plus
dans la vie. Mais prenons même les états d'âme effectivement causes par des
choses, et comme préfigurés en elles. En nombre déterminé, c'est-à-dire limité,
sont ceux qui ont été voulus par la nature. On les reconnaît à ce qu'ils sont
faits pour pousser à des actions qui répondent à des besoins. Les autres, au
contraire, sont de véritables inventions, comparables à celles du musicien, et
à l'origine desquelles il y a un homme. Ainsi la montagne a pu, de tout temps,
communiquer à ceux qui la contemplaient certains sentiments comparables à des
sensations et qui lui étaient en effet adhérents. Mais Rousseau a créé, à
propos d'elle, une émotion neuve et originale. Cette émotion est devenue
courante, Rousseau l'ayant lancée dans la circulation. Et aujourd'hui encore
c'est Rousseau qui nous la fait éprouver, autant et plus que la montagne. Certes,
il y avait des raisons pour que cette émotion, issue de l'âme de Jean-Jacques,
s'accrochât à la montagne plutôt qu'à tout autre objet : les sentiments
élémentaires, voisins de la sensation, provoqués directement par la montagne
devaient s'accorder avec l'émotion nouvelle. Mais Rousseau les a ramassés ; il
les a fait entrer, simples harmoniques désormais, dans un timbre dont il a
donné, par une création véritable, la note fondamentale. De même pour l'amour
de la nature en général. Celle-ci a de tout temps suscité des sentiments qui
sont presque des sensations ; on a toujours goûté la douceur des ombrages, la
fraîcheur des eaux, etc., enfin ce que suggère le mot "amoenus" par
lequel les Romains caractérisaient le charme de la campagne. Mais une émotion
neuve, sûrement créée par quelqu'un, ou quelques-uns, est venue utiliser ces
notes préexistantes comme des harmoniques, et produire ainsi quelque chose de
comparable au timbre original d'un nouvel instrument, ce que nous appelons dans
nos pays le sentiment de la nature. La note fondamentale ainsi introduite
aurait pu être autre, comme il est arrivé en Orient, plus particulièrement au
Japon : autre eût alors été le timbre. Les sentiments voisins de la sensation,
étroitement liés aux objets qui les déterminent, peuvent d'ailleurs aussi bien
attirer à eux une émotion antérieurement créée, et non pas toute neuve. C'est
ce qui s'est passé pour l'amour. De tout temps la femme a dû inspirer à l'homme
une inclination distincte du désir, qui y restait cependant contiguë et comme
soudée, participant à la fois du sentiment et de la sensation. Mais l'amour
romanesque a une date : il a surgi au moyen âge, le jour où l'on s'avisa d'absorber
l'amour naturel dans un sentiment en quelque sorte surnaturel, dans l'émotion
religieuse telle que le christianisme l'avait créée et jetée dans le monde.
Quand on reproche au mysticisme de s'exprimer à la manière de la passion
amoureuse, on oublie que c'est l'amour qui avait commencé par plagier la
mystique, qui lui avait emprunté sa ferveur, ses élans, ses extases ; en
utilisant le langage d'une passion qu'elle avait trans. figurée, la mystique
n'a fait que reprendre son bien. Plus, d'ailleurs, l'amour confine à
l'adoration, plus grande est la disproportion entre l'émotion et l'objet, plus
profonde par conséquent la déception à laquelle l'amoureux s'expose, - à moins
qu'il ne s'astreigne indéfiniment à voir l'objet à travers l'émotion, à n'y pas
toucher, à le traiter religieusement. Remarquons que les anciens avaient déjà
parlé des illusions de l'amour, mais il s'agissait alors d'erreurs apparentées
à celles des sens et qui concernaient la figure de la femme qu'on aime, sa
taille, sa démarche, son caractère. On se rappelle la description de Lucrèce :
l'illusion porte seulement ici sur les qualités de l'objet aimé, et non pas,
comme l'illusion moderne, sur ce qu'on peut attendre de l'amour. Entre
l'ancienne illusion et celle que nous y avons surajoutée il y a la même
différence qu'entre le sentiment primitif, émanant de l'objet lui. même, et
l'émotion religieuse, appelée du dehors, qui est venue le recouvrir et le
déborder. La marge laissée à la déception est maintenant énorme, parce que
c'est l'intervalle entre le divin et l'humain.
Qu'une émotion neuve soit a l'origine des grandes
créations de l'art, de la science et de la civilisation en général, cela ne
nous paraît pas douteux. Non pas seulement parce que l'émotion est un
stimulant, parce qu'elle incite l'intelligence à entreprendre et la volonté a
persévérer. Il faut aller beaucoup plus loin. Il y a des émotions qui sont
génératrices de pensée ; et l'invention, quoique d'ordre intellectuel, peut
avoir de la sensibilité pour substance. C'est qu'il faut s'entendre sur la
signification des mots "émotion", "sentiment", "sensibilité".
Une émotion est un ébranlement affectif de l'âme, mais autre chose est une
agitation de la surface, autre chose un soulèvement des profondeurs. Dans le
premier cas l'effet se disperse, dans le second il reste indivisé. Dans l'un,
c'est une oscillation des parties sans déplacement du tout ; dans l'autre, le
tout est poussé en avant. Mais sortons des métaphores. Il faut distinguer deux
espèces d'émotion, deux variétés de sentiment, deux manifestations de
sensibilité, qui n'ont de commun entre elles que d'être des états affectifs
distincts de la sensation et de ne pas se réduire, comme celle-ci, à la
transposition psychologique d'une excitation physique. Dans la première,
l'émotion est consécutive à une idée ou à une image représentée ; l'état sensible
résulte bien d'un état intellectuel qui ne lui doit rien, qui se suffit à
lui-même et qui, s'il en subit l'effet par ricochet, y perd plus qu'il n'y
gagne. C'est l'agitation de la sensibilité par une représentation qui y tombe.
Mais l'autre émotion n'est pas déterminée par une représentation dont elle
prendrait la suite et dont elle resterait distincte. Bien plutôt serait-elle,
par rapport aux états intellectuels qui surviendront, une cause et non plus un
effet; elle est grosse de représentations, dont aucune n'est proprement formée,
mais qu'elle tire ou pourrait tirer de sa substance par un développement
organique. La première est infra-intellectuelle ; c'est d'elle que les
psychologues s'occupent généralement, et c'est à elle qu'on pense quand on
oppose la sensibilité à l'intelligence ou quand on fait de l'émotion un vague
reflet de la représentation. Mais de l'autre nous dirions volontiers qu'elle
est supra-intellectuelle, si le mot n'évoquait tout de suite, et exclusivement,
l'idée d'une supériorité de valeur ; il s'agit aussi bien d'une antériorité
dans le temps, et de la relation de ce qui engendre à ce qui est engendré.
Seule, en effet, l'émotion du second genre peut devenir génératrice d'idées.
On ne s'en rend pas compte quand on traite de
"féminine", avec une nuance de dédain, une psychologie qui fait une
place si large et si belle à la sensibilité. Ceux qui parlent ainsi ont pour
premier tort de s'en tenir aux banalités qui ont cours sur la femme, alors
qu'il serait si facile d'observer. Nous n'allons pas nous engager, à seule fin
de corriger une expression inexacte, dans une étude comparée des deux sexes.
Bornons-nous à dire que la femme est aussi intelligente que l'homme, mais
qu'elle est moins capable d'émotion, et que si quelque puissance de l'âme se
présente chez elle avec un moindre développement, ce n'est pas l'intelligence,
c'est la sensibilité. Il s'agit, bien entendu, de la sensibilité profonde, et
non pas de l'agitation en surface [2].
Mais peu importe. Le plus grand tort de ceux qui croiraient rabaisser l'homme
en rattachant à la sensibilité les plus hautes facultés de l'esprit est de ne
pas voir où est précisément la différence entre l'intelligence qui comprend,
discute, accepte ou rejette, s'en tient enfin à la critique, et celle qui
invente.
Création signifie, avant tout, émotion. Il ne s'agit pas
seulement de la littérature et de l'art. On sait ce qu'une découverte
scientifique implique de concentration et d'effort. Le génie a été défini une
longue patience. Il est vrai qu'on se représente l'intelligence à part, et à
part aussi une faculté générale d'attention, laquelle, plus ou moins
développée, concentrerait plus ou moins fortement l'intelligence. Mais comment
cette attention indéterminée, extérieure à l'intelligence, vide de matière,
pourrait-elle, par le seul fait de se joindre à l'intelligence, en faire surgir
ce qui n'y était pas ? On sent bien que la psychologie est encore dupe du
langage quand, ayant désigné par le même mot toutes les attentions prêtées dans
tous les cas possibles, elle ne voit plus entre elles, supposées alors de même
qualité, que des différences de grandeur. La vérité est que dans chaque cas
l'attention est marquée d'une nuance spéciale, et comme individualisée, par
l'objet auquel elle s'applique : c'est pourquoi la psychologie incline déjà à
parler d' "intérêt" autant que d'attention et à faire ainsi
intervenir implicitement la sensibilité, plus susceptible de se diversifier
selon les cas particuliers. Mais alors on n'appuie pas assez sur la diversité ;
on pose une faculté générale de s'intéresser, laquelle, toujours la même, ne se
diversifierait encore que par une application plus ou moins grande à son objet.
Ne parlons donc pas d'intérêt en général. Disons que le problème qui a inspiré
de l'intérêt est une représentation doublée d'une émotion, et que l'émotion,
étant à la fois la curiosité, le désir et la joie anticipée de résoudre un
problème déterminé, est unique comme la représentation. C'est elle qui pousse
l'intelligence en avant, malgré les obstacles. C'est elle surtout qui vivifie,
ou plutôt qui vitalise, les éléments intellectuels avec lesquels elle fera
corps, ramasse à tout moment ce qui pourra s'organiser avec eux, et obtient
finalement de l'énoncé du problème qu'il s'épanouisse en solution. Que sera-ce
dans la littérature et dans l'art! L’œuvre géniale est le plus souvent sortie
d'une émotion unique en son genre, qu'on eût crue inexprimable, et qui a voulu
s'exprimer. Mais n'en est-il pas ainsi de toute oeuvre, si imparfaite
soit-elle, où entre une part de création ? Quiconque s'exerce à la composition
littéraire a pu constater la différence entre l'intelligence laissée à elle.
même et celle que consume de son feu l'émotion originale et unique, née d'une
coïncidence entre l'auteur et son sujet, c'est-à-dire d'une intuition. Dans le
premier cas l'esprit travaille à froid, combinant entre elles des idées, depuis
longtemps coulées en mots, que la société lui livre à l'état solide. Dans le
second, il semble que les matériaux fournis par l'intelligence entrent préalablement
en fusion et qu'ils se solidifient ensuite à nouveau en idées cette fois
informées par l'esprit lui-même : si ces idées trouvent des mots préexistants
pour les exprimer, cela fait pour chacune l'effet d'une bonne fortune
inespérée; et, à vrai dire, il a souvent fallu aider la chance, et forcer le
sens du mot pour qu'il se modelât sur la pensée. L'effort est cette fois
douloureux, et le résultat aléatoire. Mais c'est alors seulement que l'esprit
se sent ou se croit créateur. Il ne part plus d'une multiplicité d'éléments
tout faits pour aboutir à une unité composite où il y aura un nouvel
arrangement de l'ancien. Il s'est transporté tout d'un coup a quelque chose qui
paraît à la fois un et unique, qui cherchera ensuite à s'étaler tant bien que
mal en concepts multiples et communs, donnés d'avance dans des mots.
En résumé, à côté de l'émotion qui est l'effet de la
représentation et qui s'y surajoute, il y a celle qui précède la
représentation, qui la contient virtuellement et qui en est jusqu'à un certain
point la cause. Un drame qui est à peine une oeuvre littéraire pourra secouer
nos nerfs et susciter une émotion du premier genre, intense sans doute, mais
banale, cueillie parmi celles que nous éprouvons couramment dans la vie, et en
tout cas vide de représentation. Mais l'émotion provoquée en nous par une
grande œuvre dramatique est d'une tout autre nature : unique en son genre, elle
a surgi dans l'âme du poète, et là seulement, avant d'ébranler la nôtre ;
c'est d'elle que l'œuvre est sortie, car c'est à elle que l'auteur se référait
au fur et à mesure de la composition de l'ouvrage. Elle n'était qu'une exigence
de création, mais une exigence déterminée, qui a été satisfaite par l’œuvre une
fois réalisée et qui ne l'aurait été par une autre que si celle-ci avait eu
avec la première une analogie interne et profonde, comparable à celle qui
existe entre deux traductions, également acceptables, d'une même musique en
idées ou en images.
C'est dire qu'en faisant une large part à l'émotion dans
la genèse de la morale, nous ne présentons nullement une "morale de
sentiment". Car il s'agit d'une émotion capable de cristalliser en
représentations, et même en doctrine. De cette doctrine, pas plus que de toute
autre, on n'eût pu déduire cette morale ; aucune spéculation ne créera une
obligation ou rien qui y ressemble; peu m'importe la beauté de la théorie, je
pourrai toujours dire que je ne l'accepte pas ; et, même si je l'accepte, je
prétendrai rester libre de me conduire à ma guise. Mais si l'atmosphère
d'émotion est là, si je l'ai respirée, si l'émotion me pénètre, j'agirai selon
elle, soulevé par elle. Non pas contraint ou nécessité, mais en vertu d'une
inclination à laquelle je ne voudrais pas résister. Et au lieu d'expliquer mon
acte par l'émotion elle-même, je pourrai aussi bien le déduire alors de la
théorie qu'on aura construite par la transposition de l'émotion en idées. Nous
entrevoyons ici la réponse possible à une question grave, que nous retrouverons
plus loin, mais que nous venons de frôler en passant. On se plaît à dire que si
une religion apporte une morale nouvelle, elle l'impose par la métaphysique
qu'elle fait accepter, par ses idées sur Dieu, sur l'univers, sur la relation
de l'un à l'autre. A quoi l'on a répondu que c'est au contraire par la supériorité
de sa morale qu'une religion gagne les âmes et les ouvre à une certaine
conception des choses. Mais l'intelligence reconnaîtrait-elle la supériorité de
la morale qu'on lui propose, étant donné qu'elle ne peut apprécier des
différences de valeur que par des comparaisons avec une règle ou un idéal, et
que l'idéal et la règle sont nécessairement fournis par la morale qui occupe
déjà la place ? D'autre part, comment une conception nouvelle de l'ordre du
monde serait-elle autre chose qu'une philosophie de plus, à mettre avec celles
que nous connaissons ? Même si notre intelligence s'y rallie, nous n'y verrons
jamais qu'une explication théoriquement préférable aux autres. Même si elle
nous paraît recommander, comme s'harmonisant mieux avec elle, certaines règles
nouvelles de conduite, il y aura loin de cette adhésion de l'intelligence à une
conversion de la volonté. Mais la vérité est que ni la doctrine, à l'état de
pure représentation intellectuelle, ne fera adopter et surtout pratiquer la
morale, ni la morale, envisagée par l'intelligence comme un système de règles
de conduite, ne rendra intellectuellement préférable la doctrine, Avant la
nouvelle morale, avant la métaphysique nouvelle, il y a l'émotion, qui se
prolonge en élan du côté de la volonté, et en représentation explicative dans
l'intelligence. Posez, par exemple, l'émotion que le christianisme a apportée
sous le nom de charité : si elle gagne les âmes, une certaine conduite
s'ensuit, et une certaine doctrine se répand. Ni cette métaphysique n'a imposé
cette morale, ni cette morale ne fait préférer cette métaphysique. Métaphysique
et morale expriment la même chose, l'une en termes d'intelligence, l'autre en
termes de volonté ; et les deux expressions sont acceptées ensemble dès qu'on
s'est donné la chose à exprimer.
Qu'une bonne moitié de notre morale comprenne des devoirs
dont le caractère obligatoire s'explique en dernière analyse par la pression
de la société sur l'individu, on l'accordera sans trop de peine, parce que ces
devoirs sont pratiqués couramment, parce qu'ils ont une formule nette et
précise et qu'il nous est alors facile, en les saisissant par leur partie
pleinement visible et en descendant jusqu'à la racine, de découvrir l'exigence
sociale d'où ils sont sortis. Mais que le reste de la morale traduise un
certain état émotionnel, qu'on ne cède plus ici à une pression mais à un
attrait, beaucoup hésiteront à l'admettre. La raison en est qu'on ne peut pas
ici, le plus souvent, retrouver au fond de soi l'émotion originelle. Il y a des
formules qui en sont le résidu, et qui se sont déposées dans ce qu'on pourrait
appeler la conscience sociale au fur et à mesure que se consolidait, immanente
à cette émotion, une conception nouvelle de la vie ou mieux une certaine
attitude vis-à-vis d'elle. Justement parce que nous nous trouvons devant la
cendre d'une émotion éteinte, et que la puissance propulsive de cette émotion
venait du feu qu'elle portait en elle, les formules qui sont restées seraient
généralement incapables d'ébranler notre volonté si les formules plus
anciennes, exprimant des exigences fondamentales de la vie sociale, ne leur
communiquaient par contagion quelque chose de leur caractère obligatoire. Ces
deux morales juxtaposées semblent maintenant n'en plus faire qu'une, la
première ayant prêté à la seconde un peu de ce qu'elle a d'impératif et ayant
d'ailleurs reçu de celle-ci, en échange, une signification moins étroitement
sociale, plus largement humaine. Mais remuons la cendre ; nous trouverons des
parties encore chaudes, et finalement jaillira l'étincelle ; le feu pourra se
rallumer, et, s'il se rallume, il gagnera de proche en proche. Je veux dire que
les maximes de cette seconde morale n'opèrent pas isolément, comme celles de la
première : dès que l'une d'elles, cessant d'être abstraite, se remplit de
signification et acquiert la force d'agir, les autres tendent à en faire
autant ; finalement toutes se rejoignent dans la chaude émotion qui les laissa
jadis derrière elle et dans les hommes, redevenus vivants, qui l'éprouvèrent.
Fondateurs et réformateurs de religions, mystiques et saints, héros obscurs de
la vie morale que nous avons pu rencontrer sur notre chemin et qui égalent à
nos yeux les plus grands, tous sont là : entraînés par leur exemple, nous nous
joignons à eux comme à une armée de conquérants. Ce sont des conquérants, en
effet ; ils ont brisé la résistance de la nature et haussé l'humanité à des
destinées nouvelles. Ainsi, quand nous dissipons les apparences pour toucher
les réalités, quand nous faisons abstraction de la forme commune que les deux
morales, grâce à des échanges réciproques, ont prise dans la pensée
conceptuelle et dans le langage, nous trouvons aux deux extrémités de cette
morale unique la pression et l'aspiration : celle-là d'autant plus parfaite
qu'elle est plus impersonnelle, plus proche de ces forces naturelles qu'on
appelle habitude et même instinct, celle-ci d'autant plus puissante qu'elle est
plus visiblement soulevée en nous par des personnes, et qu'elle semble mieux
triompher de la nature. Il est vrai que si l'on descendait jusqu'à la racine de
la nature elle-même, on s'apercevrait peut-être que c'est la même force qui se
manifeste directement, en tournant sur elle-même, dans l'espèce humaine une
fois constituée, et qui agit ensuite indirectement, par l'intermédiaire
d'individualités privilégiées, pour pousser l'humanité en avant.
Mais point n'est besoin de recourir à une métaphysique
pour déterminer le rapport de cette pression à cette aspiration. Encore une
fois, il y a une certaine difficulté à comparer entre elles les deux morales
parce qu'elles ne se présentent plus à l'état pur. La première a passé à
l'autre quelque chose de sa force de contrainte; la seconde a répandu sur la
première quelque chose de son parfum. Nous sommes en présence d'une série de
gradations ou de dégradations, selon qu'on parcourt les prescriptions de la
morale en commençant par une extrémité ou par l'autre ; quant aux deux limites
extrêmes, elles ont plutôt un intérêt théorique ; il n'arrive guère qu'elles
soient réellement atteintes. Considérons cependant en elles-mêmes, isolément,
pression et aspiration. Immanente à la première est la représentation d'une
société qui ne vise qu'à se conserver : le mouvement circulaire où elle
entraîne avec elle les individus, se produisant sur place, imite de loin, par
l'intermédiaire de l'habitude, l'immobilité de l'instinct. Le sentiment qui
caractériserait la conscience de cet ensemble d'obligations pures, supposées
toutes remplies, serait un état de bien-être individuel et social comparable à
celui qui accompagne le fonctionnement normal de la vie. Il ressemblerait au
plaisir plutôt qu'à la joie. Dans la morale de l'aspiration, au contraire, est
implicitement contenu le sentiment d'un progrès. L'émotion dont nous parlions
est l'enthousiasme d'une marche en avant, - enthousiasme par lequel cette
morale s'est fait accepter de quelques-uns et s'est ensuite, à travers eux,
propagée dans le monde. "Progrès" et "marche en avant" se
confondent d'ailleurs ici avec l'enthousiasme lui-même. Pour en prendre
conscience, il n'est pas nécessaire de se représenter un terme que l'on vise ou
une perfection dont on se rapproche. Il suffit que dans la joie de
l'enthousiasme il y ait plus que dans le plaisir du bien-être, ce plaisir n'impliquant
pas cette joie, cette joie enveloppant et même résorbant en elle ce plaisir.
Cela, nous le sentons; et la certitude ainsi obtenue, bien loin d'être
suspendue à une métaphysique, est ce qui donnera à cette métaphysique son plus
solide appui.
Mais avant cette métaphysique, et beaucoup plus près de
l'immédiatement éprouvé, sont les représentations simples qui jaillissent ici
de l'émotion au fur et à mesure qu'on s'appesantit sur elle. Nous parlions des
fondateurs et réformateurs de religions, des mystiques et des saints. Écoutons
leur langage ; il ne fait que traduire en représentations l'émotion
particulière d'une âme qui s'ouvre, rompant avec la nature qui l'enfermait à la
fois en elle. même et dans la cité.
Ils disent d'abord que ce qu'ils éprouvent est un
sentiment de libération. Bien-être, plaisirs, richesse, tout ce qui retient le
commun des hommes les laisse indifférents. A s'en délivrer ils ressentent un
soulagement, puis une allégresse. Non pas que la nature ait eu tort de nous
attacher par des liens solides à la vie qu'elle avait voulue pour nous. Mais il
s'agit d'aller plus loin, et les commodités dont on se trouve bien chez soi
deviendraient des gênes, elles tourneraient au bagage encombrant, s'il fallait
les emporter en voyage. Qu'une âme ainsi mobilisée soit plus encline à
sympathiser avec les autres âmes, et même avec la nature entière, on pourrait
s'en étonner si l'immobilité relative de l'âme, tournant en cercle dans une
société close, ne tenait précisément à ce que la nature a morcelé l'humanité
en individualités distinctes par l'acte même qui constitua l'espèce humaine.
Comme tout acte constitutif d'une espèce, celui-ci fut un arrêt. En reprenant
la marche en avant, on brise la décision de briser. Pour obtenir un effet
complet, il faudrait, il est vrai, entraîner avec soi le reste des hommes. Mais
si quelques-uns suivent, et si les autres se persuadent qu'ils le feraient à
l'occasion, c'est déjà beaucoup : il y a dès lors, avec le commencement
d'exécution, l'espérance que le cercle finira par être rompu. En tout cas, nous
ne saurions trop le répéter, ce n'est pas en prêchant l'amour du prochain qu'on
l'obtient. Ce n'est pas en élargissant des sentiments plus étroits qu'on
embrassera l'humanité. Notre intelligence a beau se persuader à elle-même que
telle est la marche indiquée, les choses s'y prennent autrement. Ce qui est
simple au regard de notre entendement ne l'est pas nécessairement pour notre
volonté. Là où la logique dit qu'une certaine voie serait la plus courte,
l'expérience survient et trouve que dans cette direction il n'y a pas de voie.
La vérité est qu'il faut passer ici par l'héroïsme pour arriver à l'amour.
L'héroïsme, d'ailleurs, ne se prêche pas ; il n'a qu'à se montrer, et sa seule
présence pourra mettre d'autres hommes en mouvement. C'est qu'il est, lui-même,
retour au mouvement, et qu'il émane d'une émotion - communicative comme toute
émotion - apparentée à l'acte créateur. La religion exprime cette vérité à sa
manière en disant que c'est en Dieu que nous aimons les autres hommes. Et les
grands mystiques déclarent avoir le sentiment d'un courant qui irait de leur
âme à Dieu et redescendrait de Dieu au genre humain.
Qu'on ne vienne pas parler d'obstacles matériels à l'âme
ainsi aérée ! Elle ne répondra pas que l'obstacle doit être tourné, ni qu'il
peut être forcé : elle le déclarera inexistant. De sa conviction morale on ne
peut pas dire qu'elle soulève des montagnes, car elle ne voit pas de montagne à
soulever. Tant que vous raisonnerez sur l'obstacle, il restera où il est ; et
tant que vous le regarderez, vous le décomposerez en parties qu'il faudra
surmonter une à une; le détail en peut être illimité ; rien ne dit que vous
l'épuiserez. Mais vous pouvez rejeter l'ensemble, en bloc, si vous le niez.
Ainsi procédait le philosophe qui prouvait le mouvement en marchant ; son acte
était la négation pure et simple de l'effort, toujours à recommencer et par
conséquent impuissant, que Zénon jugeait nécessaire pour franchir un à un les
points de l'intervalle. En approfondissant ce nouvel aspect de la morale, on y
trouverait le sentiment d'une coïncidence, réelle ou illusoire, avec l'effort
générateur de la vie. Vu du dehors, le travail de la vie se prête, dans chacune
de ses oeuvres, à une analyse qui se poursuivrait sans fin ; jamais on n'aura
achevé de décrire la structure d'un oeil tel que le nôtre. Mais ce que nous
appelons un ensemble de moyens employés n'est en réalité qu'une série
d'obstacles tombés ; l'acte de la nature est simple, et la complexité infinie
du mécanisme qu'elle paraît avoir construit pièce à pièce pour obtenir la
vision n'est que l'entrecroisement sans fin des antagonismes qui se sont
neutralisés les uns les autres pour laisser passer, indivisible, l'exercice de
la fonction. Telle, une main invisible qui s'enfoncerait dans de la limaille de
fer et dont l'acte simple apparaîtrait, si l'on ne tenait compte que de ce
qu'on voit, comme une inépuisable série d'actions et de réactions que les brins
de limaille exerceraient les uns sur les autres pour s'équilibrer
réciproquement. Si tel est le contraste entre l'opération réelle de la vie et
l'aspect qu'elle prend pour les sens et l'intelligence qui l'analysent, est-il
étonnant qu'une âme qui ne connaît plus d'obstacle matériel se sente, à tort ou
à raison, en coïncidence avec le principe même de la vie ?