SEPTICISME ET INCROYANCE AU MOYEN-AGE.

 

 

  L’une des idées reçues les plus tenaces sur le Moyen-Age, outre le fait qu’il n’a jamais été une période d’obscurantisme, est celle qui veut nous faire croire à l’omniprésence du christianisme. Or si le Moyen-Age en Occident a été chrétien, il n’a pas été que chrétien et les marques de scepticisme et d’incroyance sont nombreuses et avérées. Mais la vision qui nous est donnée de la religion est souvent celle de la classe dirigeante c’est-à-dire celle de l’Eglise, laquelle est à cette époque normative.

En clair, les gens avaient un esprit critique et ne « gobaient » pas béatement tout ce qui leur était dit.

  Outre les aventures de Pierre CLERGUE, curé défroqué et lubrique de Montaillou (petit village occitan, agité, un temps, par la croisade albigeoise), la poésie des Goliards (lisez et vous comprendrez pourquoi au 21ème siècle certains curés refusent que l’on joue Carmina Burana de Carl ORFF dans leur église…) et la préférence pour l’enfer exprimé par Aucassin (voir en bibliothèque), il me faut ici citer quelques extraits d’une thèse passionnante, celle de Nicole BERIOU intitulé « L’avènement des maîtres de la parole, la prédication à Paris au XIIIème siècle » (Thèse d’Etat) - INSTITUT DES ETUDES AUGUSTINIENNES - 1998.

 

Pages 251-253 : « L’image idyllique d’auditeurs de toute condition rassemblés à l’écoute du prédicateur, tel qu’on commence à la voir dans les miniatures des bibles moralisées, ne doit pas faire illusion. La première victoire du prédicateur est de pouvoir parler devant une assemblée bien fournie. Tous s’accordent à le reconnaître : la prédication fait fuir les gens ou elle ne les attire pas au point qu’elle les fasse sortir de leur maison. Elle n’intéresse pas ceux qui sont jeunes riches ou en bonne santé. Et elle est tout spécialement exécré des bourgeois nantis. Jean d’Orléans exerce ici sa verve contre « les bourgeois de Paris et d’ailleurs qui dès qu’ils voient un prédicateur lui tournent le dos et sortent de l’Eglise ; ils sont comme ces petits crapauds tués par l’odeur suave des vignes en fleur : eux non plus ne peuvent supporter la douce parole de dieu ». Les uns tels les usuriers, ne veulent pas savoir ce qu’est le péché. Les autres craignent sans doute de se faire traiter de papelard ou de béguin, comme l’observait de son côté Robert de SORBON. D’autres encore paraissent insouciants aussi longtemps que la vie leur sourit – voire sceptiques et peu enclin à croire tout ce que racontent les prédicateurs car « si c’étaient vrai, disent-ils, nous serions tous damnés ! ». Convaincus que « dieu qui les a créés ne veut sûrement pas les damner », ils agissent à leur guise tout en boudant les sermons. »

 

Pages 435 : « La peur des supplices infligés par les démons n’étaient peut-être pas un argument aussi puissant que d’aucuns le croient. Vincent de Beauvais rapporte que les représentations figurées de l’enfer suscitaient la moquerie et Berthold de Regensburg dut un jour consacrer un sermon entier à réfuter les sceptiques qui estimaient que l’âme doit devenir insensible à la douleur de l’enfer si elle dure indéfiniment. »

 

Page 453 : « Dans le flot disparate des propositions condamnés en 1277 se distinguent parmi quelques autres deux formules lapidaires au sujet de la religion chrétienne et des propos des théologiens, ainsi libellées : Il y a des fables et des erreurs dans la religion chrétienne comme dans les autres. Ce que disent les théologiens reposent sur des fables. »